Vauhallan et Mère Geneviève Gallois

dimanche, décembre 09, 2012 Publié par Philippe M


Geneviève Gallois, une grande artiste qui honore Vauhallan
Entre le voile et le génie

Vauhallan a été le siège d’un évènement national avec le colloque tenu,  à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort,  sur mère Geneviève Gallois, le week-end des 6 et  7 octobre à l’Abbaye de Limon et à la salle polyvalente de la commune. Ce colloque honore Vauhallan  par la qualité des orateurs. Cette manifestation formait la troisième marche de la reconnaissance publique de la moniale artiste après l’exposition du Musée des Beaux-Arts de Rouen en 2004 et celle quatre ans plus tard du Musée national des Granges de Port-Royal à Chevreuse. Ces expositions avaient montré par l’immense engouement qu’elles avaient suscité au point que les deux catalogues sont épuisés, que Mère Geneviève Gallois trouvait son public et que son génie émergeait  de la solitude monastique. Le colloque organisé par l’Abbaye de Limon qui depuis des années, avec celle de Jouques près d’Aix-en-Provence[1], met en valeur le travail de l’ancienne moniale,  a permis de faire un point sur une œuvre demeurée longtemps méconnue et nous attendons avec impatience la  programmation du film « le génie et le voile » réalisé par Lyzette Lemoine et Aubin Hellot qui devrait passer sur KTO prochainement. Projeté dans la salle polyvalente de Vauhallan, il a servi d’émouvante  conclusion aux deux journées.
Mère Geneviève  (1888-1962) a une personnalité hors du commun. Religieuse entrée au couvent à l’âge de 29 ans, elle avait choisi un ordre cloîtré, celui des Bénédictines de Saint-Louis du Temple alors installé à Paris, rue Monsieur, à proximité du boulevard des Invalides. Ainsi son art fut longtemps enfoui, c’est-à-dire limité à ses consœurs, ou à quelques personnes dont le docteur Paul Alexandre qui avait su apprécier les travaux qu’elle effectuait pour sa communauté. En effet elle travaillait au sein d’un atelier de vêtements liturgiques dont elle dessinait les motifs après les avoir esquissés  sur papier, et d’un atelier de gravures d’images pieuses,  autre source de revenus du couvent. Le fils du docteur Alexandre est venu dire comment son père avait découvert ce talent en 1931 à l’occasion d’une vente  de charité du couvent. Mais entre la reconnaissance d’un amateur averti et éclairé –n’avait-il pas aussi, un des premiers, découvert le génie de Modigliani ? - il y a encore du chemin à parcourir pour une reconnaissance  de l’œuvre. Le temps  doit accomplir son travail.  Au sein de son couvent, où l’art n’était pas absent puisque c’était un des hauts lieux du chant grégorien à Paris,  même si  elle n’était pas comprise de tous,  et notamment de l’abbesse qui l’accueillit en 1919, son talent était apprécié puisqu’on lui confiait des tâches artistiques. Mais elle-même, en s’isolant du monde laïc, avait aussi, d’une certaine manière, rompu avec ce qui avait fait la première partie de sa vie. Après des études à Montpellier qui l’avaient menée aux Beaux-Arts de Paris, elle avait connu une première carrière ponctuée d’expositions et de commandes dénotant une précoce notoriété. En particulier sa proximité avec  le caricaturiste Willette, un ami de son père,  lui avait permis de découvrir les vertus du trait rapide qui décrit une émotion et donne du sens et du signifiant. Toute son œuvre postérieure en fut empreinte. Mais, et de manière plus profonde, l’œuvre de Mère Geneviève Gallois ne peut vraiment se comprendre qu’à travers son apparent renoncement à l’art durant une vingtaine d’années au nom d’un don total à Dieu  et à la vérité qu’il incarne. Ces aspects psychologiques ont bien été décrits  par Mme Catherine Marès auteur d’une récente biographie spirituelle et artistique de l’artiste[2].
Les Conservateurs de Rouen et de Port-Royal montrèrent combien l’œuvre  de mère Geneviève Gallois, s’inscrit parmi celle des plus grands peintres du XXème siècle. Mais la difficulté est de la rattacher à une quelconque école. L’on sait combien notre esprit rationnel, même en art, aime à ranger les peintres dans des catégories. Pour une artiste ayant quitté le monde profane, c’est-à-dire les échanges quotidiens avec d’autres artistes, l’approche ne peut être que différente. Ainsi les premières années, jouent un rôle considérable. L’exposé de Noël Alexandre a permis de faire comprendre combien dès sa jeunesse, Marcelle Gallois (elle ne prendra la nom de Geneviève qu’après avoir prononcé ses vœux monastiques) possède un style propre qu’elle a acquis en travaillant beaucoup à la fois la nature et le portrait où véritablement elle excellait. Ainsi dans la profondeur de sa méditation religieuse et de son enfouissement au monde pour mieux se donner à Dieu elle a développé ses talents de manière autonome. Mais les prémisses de ce qu’elle avait vu et compris du 20ème siècle pictural qu’elle avait vu naître, vont continuer à germer en elle et à s’épanouir. Comme la graine de sénevé qui reste des années sous terre, elle éclora naturellement, pour donner à son œuvre son caractère si particulier. Son expressionnisme  fait la synthèse entre la figuration et l’abstraction. Entre les deux grands courants de l’art contemporain elle inscrira sa propre marque.
Celle-ci éclatera avec ce qui sera sa dernière commande. En effet, l’Ordre Saint-Louis du Temple a dû quitter ses locaux parisiens et le choix se porte sur le domaine de Limon à Vauhallan. Mais il s’agit d’y construire un nouveau couvent dont les travaux ne débuteront qu’après la seconde guerre mondiale. La première pierre sera posée par le Nonce Apostolique du Pape Pie XII en France,  Monseigneur Roncalli, le future Pape Jean XXIII. Mais aux bâtiments conventuels et notamment à l’église il faut des vitraux. Ainsi dès 1951 son abbesse commandera à  Mère Geneviève  les 22 verrières qui doivent orner l’église. Elle s’y attelle. Art nouveau pour elle, elle apprendra à le maîtriser et le magnifier. Ses vitraux sont à la fois un livre d’écriture sainte et un livre de vie religieuse. Elle qui,  avant cette commande, n’avait jamais abordé cet art si particulier qu’est le vitrail, s’y impose vite par son talent.  Elle reçut aussi la commande d’une autre série pour  une humble église rurale proche de Dieppe au Petit Appeville.
Les vitraux de Limon sont un symbole de son art puisqu’ils sont autant de  fenêtres  ouvertes sur le monde témoignant  de son art reconnu.  Cette reconnaissance doit beaucoup au travail inlassable de Noël Alexandre. Le fils du docteur Paul Alexandre, le découvreur du talent de la religieuse,  a lui-même connu Mère Geneviève Gallois. Surtout,  Il  a recueilli de son père toute sa sensibilité et sa compréhension de l’artiste et d’une œuvre qui ne se livre pas au premier coup d’œil. Ainsi il  a réalisé,  lui aussi durant longtemps dans une certaine solitude, un travail incomparable pour faire apprécier et connaître Mère Geneviève Gallois[3]. Son livre paru en 1999 est désormais le travail de base sur lequel tous peuvent s’appuyer.  Travail de fond qui permet de suivre pas à pas le processus de création artistique de la religieuse et de le comprendre car au-delà de ses qualités d’historien, Noël Alexandre est aussi un homme de foi à la piété profonde. Ainsi il peut découvrir à la fois le peintre, sa technique et ce qui l’anime. Son livre est le reflet qu’il fallait à cette œuvre si spécifique.
Comme l’a souligné le Conservateur du Musée de Rouen Diederik Bakhuÿs,  il reste  maintenant à établir le catalogue raisonné de l’œuvre de Mère Geneviève Gallois. Nul doute que ce sera rendu possible puisque les abbayes de Limon et de Jouques toutes les deux détentrices de la majeure partie de l’œuvre de la religieuse,  vont ouvrir leur musée jusqu’alors plus ou moins confidentiel à un public qui s’élargit de plus en plus. Déjà à Limon les œuvres bénéficient d’une nouvelle présentation mise en place pour la première fois lors des journées du patrimoine de septembre 2012. Comme l’a souligné une intervenante, l’œuvre de Mère Geneviève Gallois qui a pu paraître sans doute trop novatrice quand elle a été créée, prend en revanche désormais tout son sens. Avec sa force, son expressionnisme qui décrit si bien l’homme qui a souvent tant de mal à être un saint ou même à se comporter  dignement, rejoint une actualité qui est aussi la nôtre. Mais au-delà et le jeu des couleurs flamboyantes est là pour l’évoquer, il y  aussi tous les espoirs que nous pouvons mettre dans des lendemains que nous souhaitons  meilleurs.  L’art et son message universel  y tient une grande place. C’est un honneur pour Vauhallan de posséder parmi les multiples facettes de son patrimoine,  le trésor d’une des grandes artistes du XXème siècle.



[1] Notre-Dame-de-la-Fidélité à Jouques est une fondation de Saint-Louis du Temple datant de 1967
[2] Catherine Marès, Le génie et le cloître. Une biographie spirituelle et artistique de Mère Geneviève Gallois, Ed. Nouvelle Cité, 2012
[3] Noël Alexandre, Mère Geneviève Gallois, bénédictine, peintre, graveur, verrier, Bruxelles, Marot, 1999.
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